Remaniement du gouvernement Suminwa : que devient l’opposition à l’Assemblée nationale ?
Le vendredi 8 août, le président de la République Félix Tshisekedi a procédé au remaniement gouvernemental. Des nouvelles figures notamment de l'opposition ont fait leur entrée dans cette deuxième équipe du gouvernement Judith Suminwa, bougeant ainsi les lignes de forces politiques à l’Assemblée nationale. Que devient l’opposition parlementaire ?
Composé de 54 membres dont la Première ministre, six vice-Premiers ministres, 12 ministres d’État, 24 ministres, cinq ministres délégués et six vice-ministres, ce gouvernement entre en fonction dans un contexte sécuritaire particulièrement préoccupant, marqué par une recrudescence des tensions entre Kinshasa et les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, qui contrôlent, depuis le début de l’année, les villes stratégiques de Goma et de Bukavu.
Sur les 53 membres de cette équipe gouvernementale, 29 ont été élus députés nationaux, lors des élections législatives de décembre 2023. Toutefois, certains avaient déjà renoncé à leur mandat de député national, car ayant été élus aussi sénateurs, tandis que d’autres avaient suspendu les leurs en acceptant des fonctions incompatibles.
Cependant, ce remaniement redéfinit significativement la cartographie politique au sein de l’Assemblée nationale. Deux dynamiques majeures émergent : le dépérissement progressif de l’opposition parlementaire et la recomposition des rapports de pouvoir au sein de la majorité, incarnée par l’Union sacrée de la nation (USN).
Depuis le début de la législature, l'USN domine significativement la chambre basse du Parlement, avec 471 députés, laissant peu de marge de manœuvre à l’opposition parlementaire. Avec le ralliement à l’USN de la Dynamique révolutionnaire des progressistes (Dypro), de Constant Mutamba, lors de la formation du premier gouvernement de Judith Suminwa, et la présence d’Adolphe Muzito, du Nouvel Élan, dans ce deuxième gouvernement fait passer le nombre des députés de l’USN à 477, chacune de deux formations politiques disposant respectivement de trois députés à l’Assemblée nationale. Ce qui fragilise davantage l’opposition politique qui reste avec seulement 20 députés, et fait disparaître des voix dissidentes au sein de la chambre basse du Parlement.
Une opposition parlementaire de plus en plus résiduelle : risque d’un Parlement monocolore ?
Le départ officiel des députés du parti Nouvel Élan, emmené par l’ancien Premier ministre Adolphe Muzito, nommé vice-Premier ministre du budget dans le gouvernement Suminwa II, marque une nouvelle phase dans l’érosion de l’opposition parlementaire. Ces élus, bien que peu nombreux, représentaient une composante symboliquement forte de l'opposition dite « républicaine ». Leur basculement dans la majorité consacre une fragilisation politique et numérique de l’opposition, déjà affaiblie par l’éparpillement des partis non alignés autour d’un leadership commun lors des dernières élections. Ces ralliements progressifs à l'USN depuis la requalification politique post-élections de 2023 montrent aussi la difficulté pour cette opposition à incarner une ligne alternative crédible, tant au niveau institutionnel que dans l’opinion publique.
Avec 20 députés, le groupe parlementaire Ensemble de l’opposant Moise Katumbi, reste la seule force politique de l’opposition. Deux de ses membres, les députés Gratien Iracan et Christelle Vuanga, ayant déjà quitté ce groupe, se considèrent comme étant non inscrits. À cela s’ajoute l’ancien Premier ministre Matata Ponyo, qui a été condamné par la Cour constitutionnelle à dix ans de travaux forcés, et qui ne peut plus siéger car annoncé en exil depuis quelques jours. L’Assemblée nationale se vide de ses voix dissidentes, ce qui affaiblit les capacités de contrôle parlementaire et accroît les risques de fonctionnement hégémonique du pouvoir législatif.
Avec ce remaniement, l’exécutif consolide sa capacité d’action à travers une Assemblée nationale largement acquise, réduisant les risques de blocage institutionnel, comme ce fut le cas lors de la coalition Front commun pour le Congo (FCC)-CACH, au début du mandat du président Tshisekedi. Aussi, le pluralisme démocratique parlementaire s’en trouve menacé, en l’absence de forces d’opposition structurées et capables de contrebalancer la majorité. Le remaniement apparaît donc comme un moment charnière de redéfinition des équilibres institutionnels, qui pose la question du rôle du Parlement dans la consolidation démocratique.
Une majorité élargie, mais traversée par de nouveaux rapports de force
L’USN, en élargissant encore sa base à travers ce remaniement, renforce sa domination numérique. Toutefois, cette majorité devient moins homogène politiquement, car elle agrège désormais des partis issus de l’opposition, des personnalités indépendantes nouvellement promues, et des forces internes à l’USN qui cherchent à (re)négocier leur poids politique dans le nouveau contexte.
Cette ouverture provoque un déplacement des centres de gravité internes. Certains blocs, naguère dominants comme l’Union pour démocratie et le progrès sociale (UDPS), parti présidentiel, ou l’Alliance des forces démocratiques et alliés (AFDC-A) de Modeste Bahati, ou encore l’Union pour la nation congolaise (UNC), de Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale, doivent désormais composer avec de nouveaux alliés stratégiques, Nouvel Élan et des personnalités issues d'autres courants. Cela introduit un jeu de recomposition intra-majoritaire, qui pourrait influencer les arbitrages parlementaires sur des textes sensibles ou des enjeux de gouvernance.
Photo : première réunion du conseil des ministres du gouvernement Suminwa, le 14 juin 2024.@Presidence_RDC/Twitter